Yves-Marie Adeline / 175 Articles / 403 Commentaires / Articles RSS / Commentaires RSS


Après la mort d’Yves Saint-Laurent

Je lis sur une invitation à un mariage chic en Belgique la mention “Jacquette pour les hommes”, c’est-à-dire non pas seulement pour les membres de la famille, mais pour tous les invités. Ce qui me fait méditer sur l’évolution de notre élégance masculine.

Dans la première moitié du XIXe siècle, pour leurs grandes sorties les hommes avaient déjà baissé d’un cran, abandonnant les splendides vêtements colorés du XVIIIe siècle, mais enfin on portait encore les culottes de soie qui s’arrêtaient au-dessous du  genou (genre “knickers”) et les bas jusqu’aux souliers. Puis, notamment sous l’impulsion de Brummel, on passa au pantalon “tuyaux de poële” et on abandonna donc les bas, pour en venir à ce qu’on appelle “l’habit”, avec sa “queue de pie”. Toutes les couleurs passèrent à un strict noir et blanc, la couleur des gens de robe qui tenaient le pouvoir depuis 1789.

Pour aller à un bal, l’habit était la seule tenue possible (à part l’uniforme, bien entendu). Le smoking, consistant à couper la queue de pie, noircir le noeud papillon, ôter le gilet blanc et passer à la taille une ceinture de soie noire, ne servait qu’à des dîners non cérémonieux. Et pour aller aux courses, par exemple, ou pour sortir dans la rue tout simplement, on mettait la jaquette: ce vêtement était donc un vêtement de ville.

Longtemps encore, jusqu’à la génération de mes parents, qui se marièrent en 52, l’homme portait l’habit aux mariages. Désormais c’est la jaquette, qui n’est plus un vêtement de ville mais de cérémonie, sauf au Prix de Diane à Chantilly. Dans les soirées mondaines, l’habit fut remplacé par le smoking, qui prenait donc du galon. A la génération de mes enfants (les aînés ont 18 ans à peu près) le smoking est remplacé par un simple costume sombre de ville.

Avez-vous remarqué? L’élégance masculine ne cesse de descendre les marches. Si l’on remplaçait ces habits de gala par d’autres, je n’aurais rien à dire, mais on ne les remplace pas, on descend toujours vers la catégorie inférieure. A ce rythme, les enfants de mes enfants se rendront en blue-jeans et baskets aux soirées. J’aurais bien aimé qu’Yves Saint-Laurent s’occupe sérieusement des hommes.

2 Commentaires

  1. Christophe — 19 juin 2008 #

    Je comprends un peu mieux pourquoi j’ai souvent parlé à mon épouse et même à une styliste de l’idée de re créer des vêtements colorés, élégants, qui sans être une reprise des habits du XVIIIè siècle, remplaceraient le pantalon tuyau, la sempiternelle cravatte, l’éternel noir ou bleu-marine, où le blue jean pour “la rue” auquel je ne me suis jamais plié.

  2. Henri — 19 juin 2008 #

    Le phénomène que vous décrivez s’inscrit, je crois, dans le cadre d’une certaine “prolétarisation” de la société. Hoplite, sur son blog hoplite.hautetfort.com/ cite une page du livre de Renaud Camus “La grande déculturation”, Fayard 2008, (p.146) qui pourra peut être éclairer l’observation que vous faite sur nos costumes. La voici:

    “Qu’entre les riches et les pauvres la seule différence soit désormais l’argent entraîne, parmi plusieurs autres conséquences inattendues, une précarité sociale considérablement accrue des classes privilégiées elles-mêmes qui, de ce fait, n’ont plus le temps d’être des classes, justement, ni, partant, de remplir leur rôle social et culturel. Jadis, une famille qui avait appartenu un certain temps à la classe privilégiée pouvait maintenir ce statut sur plusieurs générations même après l’effondrement de son niveau économique. La ruine, au temps de la noblesse, mais encore à l’époque bourgeoise, c’est-à-dire jusqu’au dernier tiers du siècle dernier, n’entraînait pas le déclassement social, ou seulement très lentement, parce que l’appartenance de classe n’était pas uniquement déterminée par le niveau de revenus mais aussi par le niveau culturel et la maîtrise plus ou moins grande de certains codes portant sur l’attitude, le vêtement et, au premier chef, sur le langage. En société déculturée, en revanche, ou post culturelle, ou néo culturelle –si l’on peut désigner par cette expression une société ou le mot culture a totalement changé de sens et ne désigne plus que les habitudes des uns et des autres, et tout spécialement les habitudes liées au loisir et au divertissement- , en société néo culturelle, donc, l’effondrement économique d’une famille entraîne ipso facto son effondrement social immédiat, ou du moins d’une génération à l’autre. Le rejeton d’une famille « distinguée » et cultivée peut très bien, s’il ne s’est pas intéressé à ses études, s’il n’était pas doué pour elles et s’il n’y a pas réussi, envisager très sérieusement, et même avec impatience et envie, d’être vendeur dans un magasin de chaussures ou chef de rang dans un restaurant ; et réclamer, s’il vient à mourir, qu’à son enterrement on fasse entendre un enregistrement de Sheila ou Dalida.”

    “(…) La prolétarisation ambiante, si sensible culturellement en tous les quartiers et toutes les sous-sections de l’énorme petite bourgeoisie centrale, fait de spectaculaires apparitions, à titre d’emblème, jusqu’au sein du pouvoir, par le biais du langage des ministres, dont plusieurs s’affranchissent délibérément de la contrainte, jusqu’alors à peu prés observée, au moins dans l’exercice de leurs fonctions, de l’usage d’un langage tiers, et affichent leur soi mêmisme enthousiaste en donnant expressément leur unique souci d’être et de rester eux-mêmes (qu’on aurait pu croire, sinon tout à fait contraire à la dignité ministérielle, du moins parfaitement secondaire par rapport à elle) comme le motif ou la justification de leurs phrases relâchées ou de leurs mots orduriers. Sous sa forme culturelle (au sens si volontiers contre culturel du terme) elle se manifeste même au plus haut niveau de l’Etat, non seulement dans les amitiés affichées du président de la République avec les acteurs les plus en vue du cinéma populaire et commercial, dans son intimité chaleureuse avec le milieu qu’on eut appelé jadis de la télévision du samedi soir (mais c’est désormais samedi soir tous les soirs, à la télévision, et toute la journée), mais mêmes dans ses allocutions les plus solennelles, comme celle ou sous la coupole du Capitole, à Washington, il invoque Elvis Presley ou Marilyn Monroe afin de souligner les liens de sa génération (entraînée toute entière à sa suite en un mouvement rhétorique typique de l’impérialisme culturel petit-bourgeois) avec les Etats-Unis d’Amérique. Le tropisme culturel prolétarisant est ici d’autant plus manifeste qu’il se donne à voir et à entendre dans la bouche du chef d’Etat d’une vieille nation de haute et grande culture, bien sur, mais aussi d’un personnage dont on nous rappelle volontiers l’origine aristocratique, il est vrai peu frappante.”

    “(…) Que, de façon générale, et avec toutes les exceptions inviduelles qu’on voudra, au premier rang desquelles celles du génie, il faille deux ou trois générations pour faire un individu tout à fait accompli culturellement, voila bien, quoique c’ait été la conviction tranquille de presque tous les siècles avant les nötres et de la plupart des civilisations, le genre d’opinions qui ne sauraient en aucune façon être reçue parmi nous. S’il était avéré qu’hérédité et culture fussent étroitement liées, on préférerait encore sacrifier la culture, par horreur de l’hérédité, antidémocratique par excellence dés lors qu’elle revêt la forme d’un privilège. Or, c’est à peu prés ce qui est arrivé, car le lien est bel et bien attesté, comme en atteste à l’envie tout le vocabulaire métaphorique gravitant autour du mot culture: héritage, patrimoine, transmission, etc.a La culture est la culture des morts, des parents, des grands-parents, des aieux, des ancêtres, du peuple, de la nation.; et même de cela qu’on ne peut même plus nommer, d’autant qu’il est convenu qu’elle n’existe pas, la race. Celle-là, il est significatif qu’elle soit interdite de séjour. Mais, à travers elle, entraîné dans sa chute et dans sa proscription, c’est tout ce qui relève de la lignée, de l’héritage, du patrimoine qui est visé; et la culture, par voie de conséquence, qui est atteinte.”

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