Un matin je marchais sous les voûtes de la cathédrale Saint Pierre
C’était il y a quatre ans dans la ville où je suis né je m’assieds sur un banc de pierre
La cathédrale est vide immense et claire à nulle autre pareille
Elle offre ses murs blancs au ciel et au soleil
J’attendais neuf heures trente la messe des chanoines
Cinq ou six vieillards blancs aux joues rouge pivoine
Chaque matin ils vont vers la salle du chapitre
Concélébrer la messe dans le nouveau rite
Ils ont autour du cou le cordon rouge sang
Qui tient la croix de saint Hilaire en émail blanc
Rouge est la couleur de ce diocèse antique
Rouge est la couleur que chante le vieux cantique
Autrefois composé par l’évêque saint Fortunat :
« La pourpre du roi te décore – ornata regis purpura »
Aux processions cruciales de la reine moniale sainte Radegonde
La pourpre sur ce bois c’était le sang du Roi du monde
Rouge est la couleur de la croix peinte sur le verre
Au grand vitrail du chevet l’image de ces vers
C’est un présent d’Aliénor la reine répudiée
Duchesse d’Aquitaine comtesse de Poitiers
Rouge est encore la Croix de Montbernage
Qui releva si haut le chant du Moyen-Age
C’était avant la grande Révolution
L’œuvre de saint Louis-Marie Grignion
Et le faubourg devint la Petite Vendée
Tant les manants y furent guillotinés
Rouge est ainsi le cordon de saint Hilaire
Qui professa Jésus consubstantiel au Père
Mais aujourd’hui Jésus est de même nature
Il est à son père ce qu’à Jupiter était Mercure
Les hérésies ont la vie dure
Tu es assis sur la pierre qui court au long du bas-côté
Neuf heures et quart les enfants à l’école et le cœur apaisé
Je regardais les chapiteaux tout en haut des colonnes
Dont l’abaque est si large qu’on y tiendrait debout un homme
Enfant je nourrissais des rêves insolites
Imaginant là-haut de vieux guerriers stylites
O voûtes sacrées, croisées d’ogives !
Mes yeux s’y sont remplis de visions fugitives
Avant même d’aimer les murs de ma maison
Mes yeux entre les eaux lustrales qui baignaient mon front
Ma mère était pieuse
Et les Hospitalières étaient des religieuses
On n’attendait point alors le jour des relevailles
Une marraine me porta dans ses bras jusques au saint portail
Un parrain répondit aux paroles de l’archiprêtre
Et mes yeux voyaient dans ce temple ma maison peut-être
O vaisseau tant aimé !
Ma chambre donnait sur tes clochers
De ma fenêtre au premier plan le carillon
Plus loin tout au fond solitaire le grand bourdon
Là où maintenant s’est posée notre étoile
Une date et des initiales
Le bourdon sonnait lourdement bom
Un coup parfois dans la volée tierce des cloches bom
On ne l’entendait qu’à l’occasion des grandes fêtes
Noël et Pâques et quand le préfet la préfète
Venaient en novembre ou en mai célébrer la victoire
Il descendaient de voitures brillantes et noires
Enfant j’entrais dans la nef à toute heure
A vingt mètres elle était ma deuxième demeure
Je venais m’y promener le jeudi
Ce jour-là on nous laissait l’après-midi
Et même mon école portait le nom du pape premier de tous
Et même sur ma maison un trisaïeul avait gravé TU ES PETRUS
Tu entends tout là-haut une colombe roucoule
Pour l’oiseau de Noé il n’y a pas de temps qui coule
Il volait avant le déluge
Il s’envola de l’Arche son refuge
Il revint un rameau d’olivier entre ses pattes
Et Noé se posa sur le Mont Ararat
Et le Bon Dieu fit l’Arc-en-Ciel
Sur la Terre Promise le lait et le miel
Plus jamais Il ne fera monter les eaux
Pour châtier les hommes ; et l’oiseau
Vole comme chez lui quand il volait dans l’Arche
Sa demeure est ici depuis les Patriarches
Je me disais les années passent et toi tu as vieilli
Ta maison est vendue les parents ont failli
Regarde sur son trône de marbre blanc la statue noire
De Saint Pierre offerte au siècle précédent par ton ancêtre Edouard
Qui se souvient de tout cela ils auront oublié
Tu n’es plus rien ici tu es un étranger
Les noms même s’éteignent et les familles meurent
Mais depuis huit cents ans la cathédrale demeure
Ici dans la poussière il est d’anciennes étincelles
Songe que parmi elles
Ont résonné les pas de Richard Cœur de Lion
Et toi que fais-tu là petit compagnon ?
Ces murailles s’élancent et moi je suis mortel
Hélas ! quand les femmes seront toujours belles
Un jour mon visage blanchira tête de mort
Un tas informe d’ossements fera mon corps
Neuf heures vingt-cinq
Les minutes cassent comme la queue du scinque
Tu vas être en retard
Le scinque est un lézard
Tu es entré dans la salle capitulaire
Il y a quatre ans dans la ville où je suis né c’était hier
Un chanoine attendait en lisant son journal
C’est une immense cathédrale
Mais dans ses mains seules se fera le saint sacrifice
Neuf heures vingt-six
Les minutes cassent mais tu goûteras tout à l’heure
Au corps miraculé de Jésus rédempteur
Il habite en ces lieux sous un voile d’hostie
Sa demeure est ici son royaume est ailleurs
Son royaume est ailleurs Il a vaincu la mort
Les cathédrales tomberont quand tu vivras encor
Au royaume qui t’appelle
Toi tu es immortel
Et tu vivras toujours
Tu es le fruit de Son amour
Il y a huit cents ans tu étais dans la pensée du Père
Quand des hommes ici ont taillé ces vieilles pierres
Dieu te désirait
Il savait que tu viendrais
Tu n’étais rien encore tes parents étaient libres d’aimer
Et toi tu es libre devant l’éternité
Tu n’étais rien encore mais tu vivras toujours
Tu es déjà l’ancêtre de ces tours
Ce clocher le bourdon ces colonnes
Voilà tout ce que Dieu te donne
Et voici le prêtre qui se lève
Et toi aussi après lui tu te lèves :
Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit
Le Seigneur soit avec vous – Et avec votre esprit.
(Extrait de Radieuse Hostie, disponible aux Editions de Paris)
Ceux qui ne versifient pas pourront toujours faire une petite version en attendant 9h30 en se rappelant comment Saint Fortunat chantait Sainte Radegonde …
Ad domnam Radigundem
Tempora si solito mihi candida lilia ferrent
aut speciosa foret suave rubore rosa,
haec ego rure legens aut caespite pauperis horti
misissem magnis munera parva libens.
Sed quia prima mihi desunt, vel solvo secunda:
profert qui vicias ferret amore rosas.
Inter odoriferas tamen has quas misimus herbas
purpureae violae nobile germen habent.
Respirant pariter regali murice tinctae
et saturat foliis hinc odor, inde decor.
Haequod utrumque gerunt pariter habeatis utraque,
et sit mercis odor flore perenne decus.
Je viens de découvrir cette poésie et je la trouve très belle.