Yves-Marie Adeline / 175 Articles / 403 Commentaires / Articles RSS / Commentaires RSS


Dans la cathédrale de Poitiers

Un matin je marchais sous les voûtes de la cathédrale Saint Pierre

C’était il y a quatre ans dans la ville où je suis né je m’assieds sur un banc de pierre

La cathédrale est vide immense et claire à nulle autre pareille

Elle offre ses murs blancs au ciel et au soleil

 

J’attendais neuf heures trente la messe des chanoines

Cinq ou six vieillards blancs aux joues rouge pivoine

Chaque matin ils vont vers la salle du chapitre

Concélébrer la messe dans le nouveau rite

Ils ont autour du cou le cordon rouge sang

Qui tient la croix de saint Hilaire en émail blanc

 

Rouge est la couleur de ce diocèse antique

Rouge est la couleur que chante le vieux cantique

Autrefois composé par l’évêque saint Fortunat :

« La pourpre du roi te décore – ornata regis purpura »

Aux processions cruciales de la reine moniale sainte Radegonde

La pourpre sur ce bois c’était le sang du Roi du monde

 

Rouge est la couleur de la croix peinte sur le verre

Au grand vitrail du chevet l’image de ces vers

C’est un présent d’Aliénor la reine répudiée

Duchesse d’Aquitaine comtesse de Poitiers

 

Rouge est encore la Croix de Montbernage

Qui releva si haut le chant du Moyen-Age

C’était avant la grande Révolution

L’œuvre de saint Louis-Marie Grignion

Et le faubourg devint la Petite Vendée

Tant les manants y furent guillotinés

 

Rouge est ainsi le cordon de saint Hilaire

Qui professa Jésus consubstantiel au Père

Mais aujourd’hui Jésus est de même nature

Il est à son père ce qu’à Jupiter était Mercure

Les hérésies ont la vie dure

 

Tu es assis sur la pierre qui court au long du bas-côté

Neuf heures et quart les enfants à l’école et le cœur apaisé

Je regardais les chapiteaux tout en haut des colonnes

Dont l’abaque est si large qu’on y tiendrait debout un homme

Enfant je nourrissais des rêves insolites

Imaginant là-haut de vieux guerriers stylites

 

O voûtes sacrées, croisées d’ogives !

Mes yeux s’y sont remplis de visions fugitives

Avant même d’aimer les murs de ma maison

Mes yeux entre les eaux lustrales qui baignaient mon front

 

Ma mère était pieuse

Et les Hospitalières étaient des religieuses

On n’attendait point alors le jour des relevailles

Une marraine me porta dans ses bras jusques au saint portail

Un parrain répondit aux paroles de l’archiprêtre

Et mes yeux voyaient dans ce temple ma maison peut-être

 

O vaisseau tant aimé !

Ma chambre donnait sur tes clochers

De ma fenêtre au premier plan le carillon

Plus loin tout au fond solitaire le grand bourdon

Là où maintenant s’est posée notre étoile

Une date et des initiales

 

Le bourdon sonnait lourdement bom

Un coup parfois dans la volée tierce des cloches bom

On ne l’entendait qu’à l’occasion des grandes fêtes

Noël et Pâques et quand le préfet la préfète

Venaient en novembre ou en mai célébrer la victoire

Il descendaient de voitures brillantes et noires

 

Enfant j’entrais dans la nef à toute heure

A vingt mètres elle était ma deuxième demeure

Je venais m’y promener le jeudi

Ce jour-là on nous laissait l’après-midi

Et même mon école portait le nom du pape premier de tous

Et même sur ma maison un trisaïeul avait gravé TU ES PETRUS

 

Tu entends tout là-haut une colombe roucoule

Pour l’oiseau de Noé il n’y a pas de temps qui coule

Il volait avant le déluge

Il s’envola de l’Arche son refuge

Il revint un rameau d’olivier entre ses pattes

Et Noé se posa sur le Mont Ararat

 

Et le Bon Dieu fit l’Arc-en-Ciel

Sur la Terre Promise le lait et le miel

Plus jamais Il ne fera monter les eaux

Pour châtier les hommes ; et l’oiseau

Vole comme chez lui quand il volait dans l’Arche

Sa demeure est ici depuis les Patriarches

 

Je me disais les années passent et toi tu as vieilli

Ta maison est vendue les parents ont failli

Regarde sur son trône de marbre blanc la statue noire

De Saint Pierre offerte au siècle précédent par ton ancêtre Edouard

Qui se souvient de tout cela ils auront oublié

Tu n’es plus rien ici tu es un étranger

 

Les noms même s’éteignent et les familles meurent

Mais depuis huit cents ans la cathédrale demeure

Ici dans la poussière il est d’anciennes étincelles

Songe que parmi elles

Ont résonné les pas de Richard Cœur de Lion

Et toi que fais-tu là petit compagnon ?

 

Ces murailles s’élancent et moi je suis mortel

Hélas ! quand les femmes seront toujours belles

Un jour mon visage blanchira tête de mort

Un tas informe d’ossements fera mon corps

 

Neuf heures vingt-cinq

Les minutes cassent comme la queue du scinque

Tu vas être en retard

Le scinque est un lézard

 

Tu es entré dans la salle capitulaire

Il y a quatre ans dans la ville où je suis né c’était hier

Un chanoine attendait en lisant son journal

C’est une immense cathédrale

Mais dans ses mains seules se fera le saint sacrifice

Neuf heures vingt-six

 

Les minutes cassent mais tu goûteras tout à l’heure

Au corps miraculé de Jésus rédempteur

Il habite en ces lieux sous un voile d’hostie

Sa demeure est ici son royaume est ailleurs

 

Son royaume est ailleurs Il a vaincu la mort

Les cathédrales tomberont quand tu vivras encor

Au royaume qui t’appelle

Toi tu es immortel

Et tu vivras toujours

Tu es le fruit de Son amour

 

Il y a huit cents ans tu étais dans la pensée du Père

Quand des hommes ici ont taillé ces vieilles pierres

Dieu te désirait

Il savait que tu viendrais

Tu n’étais rien encore tes parents étaient libres d’aimer

Et toi tu es libre devant l’éternité

 

Tu n’étais rien encore  mais tu vivras toujours

Tu es déjà l’ancêtre de ces tours

Ce clocher le bourdon ces colonnes

Voilà tout ce que Dieu te donne

Et voici le prêtre qui se lève

Et toi aussi après lui tu te lèves :

Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit

Le Seigneur soit avec vous – Et avec votre esprit.

 

(Extrait de Radieuse Hostie, disponible aux Editions de Paris)

2 Commentaires

  1. Henri — 26 mai 2008 #

    Ceux qui ne versifient pas pourront toujours faire une petite version en attendant 9h30 en se rappelant comment Saint Fortunat chantait Sainte Radegonde …

    Ad domnam Radigundem

    Tempora si solito mihi candida lilia ferrent
    aut speciosa foret suave rubore rosa,
    haec ego rure legens aut caespite pauperis horti
    misissem magnis munera parva libens.
    Sed quia prima mihi desunt, vel solvo secunda:
    profert qui vicias ferret amore rosas.
    Inter odoriferas tamen has quas misimus herbas
    purpureae violae nobile germen habent.
    Respirant pariter regali murice tinctae
    et saturat foliis hinc odor, inde decor.
    Haequod utrumque gerunt pariter habeatis utraque,
    et sit mercis odor flore perenne decus.

  2. aphrodite6969 — 14 juillet 2008 #

    Je viens de découvrir cette poésie et je la trouve très belle.

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