Je n’ai jamais été malarméen, j’ai toujours considéré cet auteur comme le premier à avoir cassé la poésie, avant même les Surréalistes. Dans la revue L’Artiste du 15 septembre 1862, on lisait sous sa plume un article intitulé: L’Art pour tous, où il exposait quatre principes fondateurs de sa doctrine esthétique:
1. “Toute chose sacrée qui veut demeurer sacrée doit s’envelopper de mystère.”
Sans doute dans des religions sectaires, comme la Gnose ou les religions à mystères. Mais dans le christianisme, le mystère est ce dont parle la foi, non pas le langage lui-même de la foi.
2. “De même que la religion, l’art est sacré”.
Mais non! l’art est toujours profane en ce qu’il n’a rien de religieux à proprement parler. En revanche il peut être mis au service de la religion, il est alors ce qu’on appelle un “art sacré” en ce qu’il véhicule une parole religieuse. Mais cet art sacré est essentiellemet identique à l’art profane, c’est une convention de langage.
3. “La musique emploie des signes sévères qui la rendent mystérieuse au profane: pourquoi pas la poésie?”
Je vous réponds, Malarmé: ces signes ne sont pas de la musique, mais un être inachevé. Pour qu’il y ait musique, il faut du son. Tandis que la poésie, elle, peut ne pas être dite, mais seulement lue. Le démon de l’analogie vous a égaré: chaque art se déploie dans son propre sanctuaire, il est absurde de les identifier l’un à lautre.
4. “Donc il faut rendre difficile l’accès à la poésie pour lui rendre sa dignité”.
Tiens? Je croyais que votre article s’appelait “L’art pour tous“? Eh oui, Mallarmé, difficile d’être sectaire et démagogue en même temps. Et puis je ne savais pas que, depuis l’aube des temps jusqu’à vos oracles, la poésie n’avait pas joui de la dignité qu’elle mérite.
“l’Art pour tous” concluant à la recherche de la difficulté … étonnant contre-sens en effet !
Je vous suis dans vos critiques de son exposé, accumulation de faussetés qui me donnent l’impression d’un esprit attiré par la mystique païenne :
1 : peut-être sous-entendait-il que le manque de “mystères” a provoqué une désaffection pour le christianisme, et trouvait-il plus de force à des “religions” obscures ?
2 : ben voyons ! La religion est sacrée parce qu’elle est “ce qui relie” l’homme à Dieu (et pas les hommes entre eux, comme je le lis souvent …). L’art n’est qu’une expression des sentiments humains : pourquoi serait-il sacré par nature, et quoi qu’il exprime ? Dangereuse dérive qui peut mener au “Veau d’Or”, l’adoration comme divinité d’une création humaine.
3 : les signes d’écriture de la musique ne sont mystérieux que parce qu’ils sont la transcription de sons dans un langage écrit. C’est un mode d’emploi qui permet de la reproduire sans l’entendre. La musique elle-même est parfaitement limpide pour tous ceux qui peuvent l’entendre. La bonne comparaison pour la poésie serait une transcription identique dans la langue d’un autre sens que la vue, du Braille par exemple.
4 : résultat des prémisses précédentes …
Depuis que vous avez ouvert ce nouveau blog, je lis avec délices vos articles artistiques et culturels, pleins de finesse et d’esprit. S’il vous plaît, continuez Monsieur Adeline !
Merci d’avoir ouvert des perspectives sur Mallarmé. Il est très surfait.
L’interprête musical tente de rendre ce que le compositeur a écrit sans jamais y parvenir a dit (selon un de mes amis) l’interprête Maurizio Pollini. Il a dit qu’il tentait sans jamais y parvenir, de rendre ce que Mozart avait écrit.
De même Schumann disait que le musicien lisait avec délice les partitions destinées à être jouées. Donc la seule lecture surpassait toujours l’exécution si j’ai bien compris.
Le profane en matière de musique sera à jamais éloigné de la lecture mais pourra goûter l’exécution, par essence, déficiente, mais comparaison n’est pas raison : la musique s’exprime avec des signes abstraits et est un art abstrait, le seul art abstrait ; alors que la poésie s’exprime avec des mots que tout le monde connaît, c’est pourquoi il existe une poésie populaire sublime. Il existe aussi une musique populaire mais, selon moi, l’abstraction de la musique l’éloigne du sublime.
L’art ne peut se passer de règles ni d’esthétisme.
Vouloir à tout prix casser l’édifice érigé par tant d’esprits en y mêlant des incongruités surannées et le bâtiment tout entier réagit comme un corps vivant en rejetant la greffe indésirable.
Mallarmé fait partie de ces greffons qui n’apportent rien à l’art.
Mais ils sont plus nombreux aujourd’hui que jamais à vouloir faire de l’art un produit de consommation courante insipide incolore et inodore …. Ils ne font que passer à côté, au loin, dans ce brouillard crasseux et poisseux qu’ils génèrent comme pour mieux se cacher la face de la honte qu’ils produisent pour quelques euros de plus.
Il est clair que l’univers mallarméen fait partie des plus obscurs et donc des plus hermétiques.
Mais je crois que cet obscurantisme est un mal nécessaire; c’est ce qui fait la force et la particularité de ce poète .
Ce savant mélange de mystère et de mysticisme, de musicalité et de difficulté dans la perception du sens; voilà du mallarmé !
voilà une vision de l’art qui à jamais a ébranlé les fondements de la Poésie. Merci Monsieur Adeline de nous le rappeler