Yves-Marie Adeline / 175 Articles / 403 Commentaires / Articles RSS / Commentaires RSS


Explications sur l’affaire Gouguenheim

L’un de vous me demande de préciser le principe de l’”affaire Gouguenheim”, cet historien aujourd’hui attaqué.

On se s’explique pas comment a pu naître, dans le milieu des historiens du XXe siècle, la rumeur selon laquelle le patrimoine intellectuel de l’antiquité occidentale nous aurait été transmis par… les Arabes. Mais enfin cette rumeur continue d’être transmise aux étudiants, pour autant qu’on leur transmet encore quelque chose.

Il n’y a pas besoin d’être savant, il suffit d’avoir un peu de bon sens pour comprendre que cette thèse ne peut qu’être erronée, pour la simple raison que, durant tout le moyen age, il y avait Byzance, et que les relations ont été constantes -quoique parmesées de disputes en tout genre- entre cet Etat les royaumes d’occident. Or on ne voit pas pourquoi ni surtout comment Byzance aurait perdu la mémoire du patrimoine intellectuel antique.

Étrangement, la même génération d’historiens, qui dans la formulation de cette théorie fantasque oubliait l’existence de Byzance, s’en souvenait soudainement à sa chute en 1453, pour expliquer comment le quattrocento italien avait bénéficié d’un transfert de patrimoine antique.

De même pour la langue grecque: elle n’a pas été redécouverte au XVIe siècle par les écrivains de la “renaissance”, pour la simple raison qu’elle n’a jamais été oubliée au moyen âge, et Gouguenheim rappelle que les princesses carolingiennes apprenaient cette langue.  Ce qui est vrai, c’est seulement que l’hégémonie de cette langue avait disparu au profit du latin… mais déjà sous le Bas-Empire romain. Au temps de César, un enfant de bonne famille apprenait le grec avant même sa propre langue latine, au point qu’on se demande même si, au moment de mourir, César a bien dit “Tu quoque mi filii”, ou bien “kaï su, technon”; mais au temps de saint Jérôme, le latin, langue universelle de l’empire, occupait déjà et de loin la première place.

Gouguenheim n’est pas le premier à remettre les pendules à l’heure, Jacques Heers l’avait fait avant lui. Mais il a consacré à cette question tout un livre, le fameux “Aristote au mont saint michel” (Seuil) très bien étayé et documenté. Il aurait pu en résulter une querelle scientifique, mais nous ne sommes plus dans les années 30 quand cette rumeur a démarré, nous sommes à une époque où les Européens sont divisés entre partisans et adversaires de l’immigration massive musulmane. Ce qui fait que cette rumeur a revêtu depuis lors une signification, non plus scientifique, mais politique: Gouguenheim est un historien raciste, puisqu’il rappelle l’existence de Byzance, l’évidence de l’apprentissage du grec et la présence de copies de livres antiques dans tous les lieux de culture européens… dont le mont saint michel. Des pétitions circulent contre lui, signées non seulement par des universitaires paresseux, mais par le personnel administratif et d’entretien, et naturellement des étudiants qui sont à l’université en principe pour apprendre, par pour enseigner. C’est dire ce qu’est devenue nore université. Cette année, j’aurai assisté à quatre événements de cet ordre: l’affaire gouguenheim, la rupture de mon contrat avec sciences po paris, l’interdiction d’un article sur mon Histoire mondiale des idées politiques sur le site de Clio, et l’affaire Fleury. Il y en a probablement eu d’autres, mais voilà le rythme normal de la vie intellectuelle en France en 2008.

3 Commentaires

  1. amdg90 — 21 septembre 2008 #

    Triste spectacle !

  2. Laurent — 30 septembre 2008 #

    EH oui, il n’est pas de bon ton de sortir des dogmes “de gauche” repris en coeur par tous ceux qui se disent ” de droite”.

  3. Gerfaut — 7 octobre 2008 #

    Voilà ce qui pend au nez de tous ceux qui sortent de la droite ligne idéologique, de l’histoire officielle etc… la république quoi: née dans le mensonge. Que pouvait-elle donner d’autre?
    Monsieur Adeline: à quand le livre “histoire officieuse de l’histoire officielle?”

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