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Extrait des “Angéliques”

XVIII.

 

Avance-toi au quatrième chœur des Dominations

 

Anges de la charité qui veillent le prince chrétien

Lieutenant du Seigneur dans les affaires du temps

Dont le haut ministère est de rendre à chacun ce que la nature les malheurs ou des hommes de vice auront pris avant que la justice ne soit prononcée sous le chêne à Vincennes

Et tous ceux qui enseignent d’étendre le règne de Dieu sur terre

Le pape les évêques les prêtres les consacrés

Les professeurs et les poètes et les musiciens

Et les peintres et les sculpteurs et tous ceux qui offrent à leurs frères un second œil pour voir Dieu

Une seconde oreille pour entendre sa voix

 

Et le père qui bénit ses enfants et la mère qui les nourrit de son sein sa douceur sa tendresse

Qui sont le sein et la douceur et la tendresse de Dieu

 

Et l’enfant qui a prié pour ses parents privés de Dieu

Indignes même parfois de lui avoir donné le jour

 

Et le frère qui aime son frère non pour le prendre mais pour se donner

 

Et le maître qui sert son serviteur

 

Dominations

 

De qui tous ceux-là reçoivent la royauté de Dieu en héritage

 

Qui allument le cœur des hommes au cœur sacré de Dieu rayonnant sur les âges

 

Par qui la royauté de Dieu est une offrande et non point une ponction

Une servitude et non point une imposition

Un relèvement et non point une prosternation

 

En qui Jésus-Christ roi du monde a couché son corps nu flagellé calomnié sur la croix

Retenu  son poignet sous ma main qui le blesse

 

Dominations qui professent que la royauté de Dieu sur l’homme est un renoncement afin que l’homme règne avec Lui dans l’amour partagé

 

Et toi, chair d’homme, es-tu prêt à connaître ces noces comme sont apprêtées les Vierges sages du Seigneur

Es-tu prêt à régner avec Lui dans l’amour ici-bas

 

Ici-bas !

Non point pour seulement préparer ta vie d’après la mort mais ici maintenant es-tu prêt à montrer à tes frères que tu es une image de Dieu

 

Es-tu prêt à te présenter devant eux qui sont le visage du Christ

Les deux mains toutes désarmées de ton orgueil et ton intelligence

Et ta vengeance et ta revendication

Sauras-tu fondre l’acier de ton glaive dans la fournaise que Dieu vient allumer en ton cœur

 

Me voici Seigneur

 

Réponds aux Dominations : es-tu prêt à te présenter nu dévêtu

Exposé au regard des pécheurs dans la puanteur de ton péché présent

Qui humilie ton corps et ton âme

Et tout ce que tu es

Et tout ce que tu as été

 

Oh mon bon ange vous m’accablez

 

C’est l’ange réprouvé le Grand Accusateur qui t’accable

C’est la corde tressée au chanvre de tes fautes qui s’enfonce douleur dans tes chairs

Ce sont les chaînes que tu as posées sur ton échine qui entravent ton âme alourdie gémissant aujourd’hui vers le Ciel

Mes paroles sont légères et légère est la grâce qui t’appelle

Mes paroles te libèrent de ta tyrannie

 

Es-tu prêt à plier vers la terre

Ainsi configuré à Jésus-Christ et laver à genoux les pieds noirs de tes frères

Afin que le premier devienne le dernier et le dernier des hommes le premier servi

 

Me voici

 

Réponds aux Dominations : es-tu prêt à aimer celui qui te hait

De tout ton cœur de toute ton âme et de toutes tes forces

 

Oh mon ange les hommes qui me haïssent me feront encore mal

 

Mais  brûle-donc, chair d’homme !

Brûle ton bois de prudence

Brûle comme Jeanne a brûlé tout son corps

 

Car il y a plus difficile que d’aimer ton ennemi

 

Es-tu prêt à aimer celui qui ne t’aime pas

L’aimeras-tu au milieu même de son indifférence

Sous le silence et la chaleur falace de ce désert austère qui ne réchauffe point mais plongera ton cœur dans la glace

Ton cœur transpercé de pointes stalactites

Chaque goutte de temps qui coule renforcera la dureté la longueur l’étendue de cette absence froide au creux giron de ton amour

Es-tu prêt à aimer celui qui ne t’aime plus

 

Pitié anges Dominations

 

Ce n’est point ta réponse

Renonce

 

Renonce !

Renonceras-tu aux biens que tu possèdes toi qui es pauvre déjà

Dont la maie devient vide au vingt de chaque mois

 

Seigneur me voici

 

Réponds aux Dominations : ce n’est point malaisé pour toi que de trancher ce lien qui ne tire aucun poids

Ce n’est pas difficile de mépriser l’avoir que tu as toujours méprisé comme le maître son domestique

Et le baron ruiné son ancien garde-chasse

Renonces-tu aussi à ce qui te retient contre ton frère qui est l’image vivante de Dieu

Tes vanités tes espérances solitaires

Tous ces esclaves de l’esprit qui remplacent les serviteurs perdus

 

Oh bon ange devrais-je tout donner ?

Tout ce que j’ai bâti sur ma souffrance

Toute mon œuvre dont le dessein pourtant est de servir Dieu par mes frères et mes frères par Dieu

 

Ne jette point le fruit de ces talents que le Seigneur te donne

Détruis ici-même sur mon seuil tout ce que tu retiens pour toi

Tous tes espoirs de gloire parmi les hommes

 

Pitié anges Dominations !

 

Renonce à ton destin ! Renonce à toute épopée ! Renonce à leurs acclamations !

 

Pitié !

 

Presse le fruit de tes œuvres et qu’en jaillisse le jus

Le zeste ne servira plus

 

Donne

Donne-moi

Donne-toi

Effondre-toi sur le sol

Lève ta main en signe que tu es vaincu

Non point en toi l’homme nouveau mais l’homme ancien

Lève ta main

 

Me voici

 

Entre dans la Première Hiérarchie.

 

(Extrait de : Les Angéliques, éditions Via romana, disponible dans toutes les librairies La Procure ou à commander chez votre libraire)

1 Commentaire

  1. amdg90 — 2 mai 2009 #

    C’est très prenant !

    A chaque fois je me lance pour lire les premières lignes, et je suis attiré comme dans un trou noir jusqu’au bout !

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