Yves-Marie Adeline / 96 Articles / 238 Commentaires / Articles RSS / Commentaires RSS


Le Blason

Blanche, le bel émail en ta bouche

Qui s’ouvre en souriant à l’aurore de nos nuits :

Tandis que l’ombre est pâle et la lune se couche

La lumière y s’éveille et le soleil reluit

 

Blanche, ta gorge écrin de chair

Où l’Orfèvre du monde a déposé ton cœur :

Je penche mon visage aux portes du sanctuaire

Et n’entends que le pas d’invisibles pudeurs

 

Blanche, ta main, ouverte, abandonnée

Aux muses qui m’inspirent un poème indiscret :

Qu’un chaste frisson alerte, en l’attente animée

Des mots que je vais dire à tes plus doux attraits

 

Noire, l’épi de tes sourcils

Etendus sur le champ radieux de mes songes :

Qui bordent le sommet d’un lac où je me plonge

A l’appel enchanté des nymphettes graciles

 

Noire, tes yeux qui m’engloutissent

Et m’entraînent soudain aux cavernes profondes :

Sous des voûtes secrètes, nos yeux se répondent

Qui font briller ainsi tes coupoles d’iris

 

Noire, le frou-frou délicieux de ta perfection

Où mon regard s’enroule aux bouclettes de soie

Qui mènent prisonniers mes plus tendres émois

Vers l’éminence ombreuse et ma dilection

 

Rouge, tes joues empourprées des folles confidences

Où nos amours parées d’orgueilleuse élégance

Invitent ma passion à dévoiler tes ors

Quand la sage raison me retiendrait encor

 

Rouge, tes lèvres gonflées de chaleur et d’un sang

Qui bouillonne et les ouvre au trouble sentiment :

Et les miennes les couvrent, et je m’y désaltère

Et je goûte exaucé tes salives amères

 

Rouge, ton mamelon comme un fruit mûr d’été

Où s’endorment repus nos enfants allaités :

Mais en d’autres saisons nos amours y reviennent

A l’appel éperdu des ardeurs souveraines

 

Ronde, ton cou de satin clair

Hisse d’une colée ta nuque vers le haut :

Offrant à mes baisers la colonne de chair

Qui se dresse ou replie au gré de mes assauts

 

Ronde, tes bras forts te protègent

Bandent leurs muscles fins contre mon torse lourd :

Repoussant affolés l’audacieux arpège

Qui monte les allées d’un merveilleux parcours

 

Ronde, que tu laisses paraître su tu fuis :

Eblouissante courbe, et ta révolution

Comme un astre qui tourne, et ton jour, et ta nuit

Embraseraient mes yeux d’une égale émotion

 

Longue, tes jambes sous l’ineffable sphère

Elèvent mon regard du Nadir au Zénith :

Mais il me faut jurer qu’elles semblent sans limites

Et ne point voir briller ton étoile polaire

 

Longue, ta main dessine sur le drap

Les signes inconnus de ton consentement

Que tu daignes ouvrir à mon entendement

Et tout autre que moi ne les comprendrait pas

 

Longue, tes cheveux répandus sur l’épaule

A cette heure ambiguë où mon esprit s’égare :

Et je crois aviser des floraisons bizarres

Qui viennent s’emmêler aux floraisons des saules

 

Large, ton front austère et droit

Disperse les chimères et m’impose ta loi :

Mais je sais incarnées ces fronces hiératiques

Et le désir igné de ma déesse antique

 

Large, ton torse fier m’accorde son asile

Où ma tête repose, amoureuse, docile :

Et dans la chambre close et l’aube qui s’attarde

Je fais une prière à Dieu qui nous regarde

 

Large, tes hanches recueillent l’ambroisie

Quand au creux de l’amphore le Seigneur a choisi

De consacrer ton corps, neuvaine maternelle

Où s’épanche à l’enfant la vigueur immortelle

 

Fine, tes doigts, au toucher de la Fée

Croisent, décroisent et sur pointes se dressent :

Et crissent le ballet des jeunes coryphées

Sous l’entrechat des rimes et des mâles adresses

 

Fine, tes sourcils, comme deux ailes aux yeux

Portent ma rêverie au double mont désert

Lorsque lassés, tes cils élancés vers les cieux

Découvrent assoupis la dune des paupières

 

Fine, tes lèvres se desserrent et je hume l’haleine

Expirant les fragrances où des mots me répondent,

Murmurés en silence, et l’on présume à peine

Une langue éphémère sous la peau rubiconde

 

Menue, tes dents pincent la lippe,

Abaissant à la hâte une herse d’ivoire

Sur la chair amollie, défense dérisoire

Emportée par un feu que tes sens émancipent

 

Menue, l’oreille qu’un souffle chaud effleure,

Où se glisse incurvé sous les plis elliptiques

Un tourbillon sonore et de sourde musique

Bourdonnant à l’entrée de l’intime demeure

 

Menue, ton sein force l’espace

Et ferme l’horizon aux plus fières beautés :

Olympe d’harmonie où règne en majesté

La douce tyrannie que tu me dédicaces

 

Etroite, ta taille campe ta noblesse

Et garde le mystère des saintes promesses

Ecrites sous l’anneau que nous portons au doigt :

Ainsi l’amour te cambre et tu m’ouvres ta voie

 

Etroite, mais je te sais craintive et l’honneur impérieux

Si je livrais au monde un secret de ces lieux

Où la nature aimante a conçu le plus doux

Pour mener au bonheur l’hommage de l’époux

 

Etroite, ton genou replié sous ma paume

Attarde l’intrépide aux portes du royaume :

Et du sommet aride où deux versants m’attirent,

Je vois à tes remous lequel il faut choisir

 

Grande, ta cuisse lentement descendue

Sur la crête prudente et la peau granuleuse

Ou le satin lissé des pentes étendues

Vers le ravissement des arrivées heureuses

 

Grande, ta taille élance ton allure

Et promet à mes yeux toutes les séductions

De planes et de courbes, et ta silhouette pure

Enseigne le chef-d’œuvre de la Création

 

Grande, ton bras, au-dessus de ton corps

Alangui par mon ode aux grâces féminines

Accueille cette gloire et m’enlace à m’enclore

Et me presse à baiser tes lèvres purpurines

 

Petite, ton pied remue sous la fraîcheur

D’une aube que j’ai cru retenir immobile :

Et le jour a laissé ta nudité fragile

Avérer sur le drap l’objet de ma ferveur

 

Petite, ton menton rehausse ton visage,

Dessinant un genou pour la bouche et le cou :

Faut-il choisir encore, et causer ton courroux

De m’entendre sans fin chanter mon vasselage ?

 

Petite, ta bouche où mon ode s’achève

Et les trente-trois normes de canons anciens :

J’ai voulu sous la forme des jeux patriciens

Louer ainsi la couche et les feux de mon Eve.

(extrait de L’Epouse, aux éditions Sicre, Paris 2002, épuisé)

1 Commentaire

  1. Yvon de Poligny — 17 mai 2008 #

    Instants de paix, de sensualité, de grâce, dans lesquels il est tellement apaisant de flâner.
    A relire plusieurs fois pour en goûter pleinement le charme …

Laissez un commentaire