J’ai vu l’abécédaire de Gilles Deleuze, qui à la lettre “C” pour “culture”, dit une chose qui ne peut que toucher ma génération: “Le plus dur n’est pas de devoir traverser un désert, c’est d’y être né, car alors on doit ressentir une immense solitude”. C’est très vrai, ma génération (née en 60) qui a été privée de maîtres, qui doit encore se frayer un passage parmi les ruines, est une génération née dans un désert, et je sais gré à Deleuze non seulement d’avoir eu ce mot de compassion, mais d’avoir compris précisément les difficultés des auteurs de la génération suivant la sienne, tant pour ce qui concerne la diffusion de notre travail que pour nos relations avec l’Etat, etc.
Il conclut par une note d’optimisme, persuadé que la culture reviendra. Je ne crois pas qu’il ait voulu respecter un exercice obligé; il a probablement raison (encore que lui et moi ne défendons évidemment pas les mêmes principes, mais c’est une autre question). Attendons et travaillons, j’ai tout simplement peur que cela prenne trop de temps pour le voir.
Au champ de ruines culturel dont vous parlez, on peut ajouter un champ de ruines économiques. Je tire du Salon Beige une citation de l’économiste Jean-Louis Caccomo tirée d’un article de Liberté Politique et assez parallèle à la votre:
“Pour la première fois dans l’histoire de notre pays, une génération a été incapable de transmettre le flambeau de la prospérité, la croyant acquise” ….
“La génération 68 fut bénie des dieux. Il ne s’agit pas de mettre tout le monde dans le même sac, en collant une étiquette réductrice à toute une génération. Mais les leaders les plus charismatiques du mouvement de Mai 68 ont mangé la soupe capitaliste des trente Glorieuses dans laquelle ils n’ont eu de cesse de cracher au nom d’une critique hystérique du libéralisme révélatrice de leur ignorance fabuleuse des principes économiques. Ils ont connu la révolution sexuelle sans le Sida. Ils ont rejeté des parents qui avaient connu les privations, la guerre et la souffrance. Ils ont laissé pousser des enfants sans cadre sous prétexte de ne rien interdire et d’expérimenter des méthodes pédagogiques progressistes. Ils ont profité de tous les acquis sociaux, s’empressant de partir aujourd’hui à la retraite (avec anticipation) avec le pactole et une espérance de vie en augmentation de sorte que la durée de vie à la retraite sera bientôt aussi longue que la vie active.
Qui paiera ?”
Dieu dit : “Ne craignez pas ! “.
Enchanté cher Henri, moi c’est “le payeur” …
Né en 1972, je suis de la génération d’après, pour qui “la crise” qui a déboussolé mes aînés n’est que la normalité, pour qui la “révolution sexuelle” n’a jamais été qu’une lubie du passé, dont on attend qu’elle rembourse 30 ans de déficit aberrant, et qui voit des jeunes retraités, fringants et aisés pour la plupart, refuser de céder un pouce de leur rente que paye son travail.
“Il faut maintenir les retraites élevées, sinon ‘on’ ne pourra plus aider nos jeunes à s’établir dans la vie” : rengaine odieuse, l’ordre des choses voulant qu’il faille chercher à augmenter les revenus d’activité pour permettre, le cas échéant, d’aider ses parents âgés …
La comparaison entre la génération de mes grands-parents et celle de mes parents (sans toutefois généraliser à l’excès) fait mieux comprendre le mal actuel : un nouveau conservatisme, pétri de “bien-pensance” de gauche, parfaitement égoïste, qui change les mots pour ne pas voir contestés ses privilèges (oh, pardon, il s’agit “d’acquis sociaux”), qui pense normal d’être rentier (pardon ? ah oui, “retraité” … ) sous prétexte de la “récompense d’une vie de travail”, en oubliant que la faillite du système (vous savez, le fameux “modèle français”) vient de la disproportion entre la durée pendant laquelle “ils” ont payé les retraites de leurs parents (dont les rangs ont été clairsemés par deux guerres mondiales), le nombre d’enfants qu’ils ont consenti à faire (vous comprenez, les enfants, c’est un tel sacrifice, un c’est déjà pas mal si on lui donne tout … ), et la durée pendant laquelle “ils” prétendent à être (bien mieux que leurs aînés) entretenus.
J’entendais il y a quelques mois je ne sais plus quel analyste, ou journaliste, peu importe, essayer de montrer combien ma génération est faible à force de ne pas voir qu’elle existe. Analyse cruelle par sa logique de rapports de force, mais ô combien vraie, malheureusement !