Je suis venu des années insouciantes
Le feu depuis longtemps s’était éteint sur nos villes
Et les cieux apaisés
Le feu s’était éteint les sirènes s’étaient tues
Sinon le mercredi sur le toit de la Mairie
Le mercredi midi je sortais de l’école
Sur le haut d’un bâtiment public on essayait notre sirène
Elle mugissait j’aimais cette puissance onirique
Elle mugissait comme au temps de mon père
Mais il avait connu la guerre
Elle mugissait à l’heure où montaient aux narines
Par les fenêtres entrouvertes l’odeur suave des cuisines
La paix le bonheur et l’or embrassaient l’Occident
Même quand près de nous souffrait encore un continent
Je suis venu des années immobiles
L’Occident s’arrêtait avant Berlin devant un mur
Et des casques et des bottes et des chiens de berger
Et des hommes qui aboyaient comme leurs chiens
Des corridors des barbelés des miradors
Un mur de honte un long rideau de fer
C’était au temps de ma jeunesse
Ce n’était pas notre jeunesse
Je suis venu des années de quiétude
Plus loin sous d’autres longitudes
Et la chaude lumière des rivages
Où poussent les palétuviers
La mitraille déchirait les visages
Le sang maculait les robes d’été
Fumées sang et feu couleurs d’enfer
Couleurs d’enfer ici la vie est gaie
Et maintenant qu’allons-nous faire
Qu’avons-nous fait de notre paix
Seigneur est-il écrit que nous allons souffrir
Avez-vous désiré que le siècle renaisse au martyre
Quand l’Eglise était forte nous l’avons humiliée
Quand il fallait vous rendre grâces nous vous avons offensé
Tant des nôtres sont morts déjà aux générations anciennes
Tant des nôtres sont morts dans nos lignées illustres
Et des nations entières ont payé le prix fort
O mon Dieu j’ai peur
J’ai peur que nous devenions un jour prochain votre Espagne
J’ai peur que notre sang doive couler sur l’or
Ainsi avez-vous triomphé des plus nobles empires
Ainsi avez-vous jeté bas les tyrans les plus farouches
Et les démons qui depuis le déluge
Enseignent à ce monde leurs malédictions
Ainsi avez-vous éprouvé la mort Vous-même
Et la souffrance et l’abandon
Et après Vous les Douze ont suivi de même
Sans le sang les Douze n’auraient pas suffi
Les Douze n’auraient pas suffi ni les Trois Mille de Pentecôte
Qu’auraient-ils fait perdus parmi le monde ancien
Et même quand ils allaient par milliers côte à côte
Si le sang et l’Hostie n’avaient été levés au Ciel
Si leurs chairs ne s’étaient pas ouvertes comme les plaies du Sauveur
Ils n’auraient pas vaincu le monde et l’Empereur
Ils n’auraient pas vaincu le monde j’ai peur
Dioclétien
Le nom du cliquetis des armes
Et les moyeux des chars et le pas des sabots Dioclétien
Combien sont-ils venus à mourir et le glaive et le croc
Et la lance et le trait et le feu sous le chaume
Et les chairs arrachées déchirées dévorées sous le fauve
O Sébastien
La semence des saints n’est pas la semence des hommes
La semence est blanche du père selon les hommes
Mais la semence est rouge du père selon l’esprit
Rouge comme la pourpre impériale rouge comme le triomphe
Et la victoire rouge comme le manteau royal
Notre semence est blanche ô Sébastien
Blanche comme la naissance et le linceul
Mon sang me sera-t-il repris je suis seul
Ils m’ont lié tout nu au bois de l’arbre j’ai peur
Voyez Seigneur je n’ai voulu adorer que Vous
Toute ma vie je n’ai adoré que Vous
Je n’ai pas voulu prier l’Empereur
Comme un dieu comme une idole un homme
Un homme qui est mon frère sous vos yeux
Tu n’adoreras pas ton frère
Ni les serpents ni les lions ni les cieux ni les orages
Tu adoreras ton Dieu
Et maintenant Seigneur Vous me voyez je suis là
Lié noué serré contre le fût de l’olivier
Un nœud de bois me fait mal aux dorsales
Vous me voyez ils me regardent ils m’ont déshabillé
J’ai honte je suis nu ils m’ont humilié
Ils ont arraché le dernier linge qui entourait mes reins
Et ils rient de me voir ô Dieu comme c’est étrange
Je suis né ainsi et pourtant ainsi je suis dérisoire
L’homme n’est rien Vous voyez mon Dieu
Votre créature l’homme que Vous avez fait
Ce que Vous avez fait de plus parfait en ce monde
De plus accompli l’homme à votre ressemblance
L’homme n’est rien quand d’autres hommes lui portent la souffrance
Oh j’ai peur
J’ai peur de la douleur ils sont devant moi sept mes compagnons soldats
Mes compagnons qui obéissent à la terreur
Mes amis du matin qui le soir me déshonorent
Mes amis de débauche et de boisson
Et d’amitié et d’attendrissement
Mes amis de marche et de fatigue
Mes amis de fer et de sang
Mes amis que j’ai sauvés qui m’ont sauvé
Mes amis qui ont paré le coup du Barbare
Ils sont devant moi se moquent ils sont hilares
Mon Dieu la Terre est un mystère
On dit que votre Ciel est un mystère mais aujourd’hui la Terre
Le Ciel soudain m’est accessible
Dans ma misère
Le Ciel est une maison pour les pauvres
Le Ciel oh mon Dieu j’ai vu l’archer bander son arc
Pourquoi Démétrius oh qu’importe comment tu t’appelles
Que m’importe à présent
Une souris un rat éclate mon œil perce mon crâne
Ah !
Oh Dieu ô mon Dieu pourquoi mon œil
Je ne verrai plus vos sept couleurs
Je ne verrai plus le rouge orangé de l’aurore
Ni l’or de mon soleil
Ni le vert des cyprès ni l’argent des fontaines
Et ni l’azur du ciel
Ni l’indigo le violet dans la nuit sur l’Appienne
Oh Dieu mon Dieu pourquoi les os de ma tête
Le verbe n’est plus une fête
Ni les mots ni les livres ni l’intelligence
Je suis tout nu comme l’enfance
Qui vous aime et ne comprend pas
Mon Dieu pourquoi reprenez-vous mon œil était-ce l’orgueil
Je ne suis plus l’ami des Parques
Je chanterai au Ciel oh Agrippa
J’ai vu bander ton arc
Une vipère s’avance sa tête triangulaire
Tu n’adoreras point ton frère
Un serpent vole raide et tranquille
Tu n’adoreras point les reptiles ah !
Il a cloué ma paume sur le bois
O Dieu pourquoi les mains
Je ne lèverai plus les mains vers l’azur
Je ne porterai plus à mon nez les herbes grasses des pâtures
Je ne caresserai plus la peau des femmes ni leurs chevelures
Je ne donnerai plus rien
Je ne pourrai plus rien donner
Ni l’aumône au mendiant qui m’ouvre la porte de l’église
Ni le labeur des causes nobles
Ni la fatigue ni les travaux gracieux
Ni l’œuvre offerte au perfectionnement des comices
Mon Dieu pourquoi la main était-ce l’avarice
Mes doigts se sont-ils crispés sur quelque bien du monde
Comme à présent ils se tordent autour du bois de la flèche
Ouvre-toi ouvre-toi tu es une citadelle
Fermée à Dieu et aux hommes tu es une forteresse
Ouvre tes portes au bélier qui se lance ah !
Mon ventre s’est dégondé j’entends craquer l’abdomen
La Terre est un mystère c’est Valérius il était catéchumène
Mon Dieu pourquoi le ventre
Je ne dînerai plus un soir d’automne aux ortolans
Ni la grouse d’Ecosse ni le faisan
Ni le vin capiteux de Bourgogne
Ni le ferme nectar d’Aquitaine
Ni le genièvre ni la cerise était-ce
Etait-ce la gourmandise
Non
Ce qui entre par mes lèvres n’est pas impur
Mais le commensal encombré de lourdes nourritures
Sous l’ivresse crache bave jure
Mais le convive qui dégrade l’homme
Mais la plume enfoncée jusqu’à la luette au vomitorium
Ce ne sont pas les biens que la Terre nous donne
Ce n’est pas l’agneau braisé dans la cendre
Ni la sandre marinée dans les herbes amères
Ni les coulis ni les crèmes pâtissières
Ni les sels ni les épices
Ce n’était que ton vice ah !
Je ne respire plus
Je n’ai pas vu je n’ai pas vu
Un bâton fiché dans ma poitrine
C’était l’un de ceux-là j’imagine
Mon cœur m’oppresse
Mon cœur a-t-il battu au passage des grands
Mes poumons ont-ils respiré trop fort devant l’or de mes frères
Aurais-je désiré que le riche devienne pauvre
Parce que moi j’étais pauvre
Ai-je voulu que le riche soit pauvre
Et que moi le pauvre je sois riche
J’ai longé les demeures des gens heureux
J’ai pensé que les gens heureux étaient les gens prospères
J’ai voulu leurs habits leurs équipages
Et quand le riche était malade et quand le riche était malheureux
Je me suis réjoui
Etait-ce l’envie
Oh je respire si mal
Je vois dans la brume des larmes
L’eau trouble de sept archers
Comme les sept cavaliers de l’Apocalypse
Ah !
Dieu je brûle mon Dieu j’ai mal
Une flèche a foré le fond de mon pubis
Oh…
Oh mon Dieu
Je ne m’étendrai plus sur le corps d’une femme
Ni l’embrasement des chairs ni l’emportement de l’âme
Je n’irais que chanter les folles priapées :
Plus de fille non plus qui d’une main légère
Te caresse et presse contre toi sa cuisse claire
Lucidum femur
Etait-ce ma luxure
J’ai trop aimé les femmes et les ai mal-aimées
J’ai trop aimé les corps
Et la ligne élancée de leurs jambes et du sein la courbure
Et l’ombre sous le duvet
Je n’ai su que jouir dans leurs chaudes abîmes
Et blesser leur amour et vos œuvres intimes
O Dieu que vos œuvres sont belles pourtant
Je n’ai pas su aimer
Et maintenant je ne suis plus même un homme
Je ne suis plus un homme qu’une femme désire
Je ne suis qu’un soldat renié humilié
Je suis un condamné que des hommes déchirent
Et maintenant je ne suis plus même un homme nu
Je ne suis qu’un tas de chairs pantelantes et mes os sont brisés
O femmes qui passiez
Femmes de mes souvenirs
Vous ne m’avez pas reconnu
Et maintenant prenez-moi Seigneur enlevez-moi de la Terre
Enlevez-moi ce trait que je n’ai pas entendu
Il a crevé ma veine jugulaire
Mon Dieu mais je suis mort et fallait-il encore tout ce sang répandu
Etait-ce ma colère
Etait-ce ma violence
Et ma haine et le verbe des malédictions
Je vous remets toutes mes offenses
Le Seigneur m’a livré béni soit son saint nom
Béni soit ce martyre ô Seigneur
Et le dernier archer
Bénie soit la grâce que Vous m’offrez
Cette flèche ultime qui s’avance
Cette flèche qui vient c’est la flèche de votre amour
Comme l’ange enfantin Cupidon qui se lance ah !
Mais je suis mort ô mon Dieu fallait-il que je souffre encore
Elle a troué ma jambe oh j’ai mal
Et le mal presse dehors tout le sang fémoral
Rouge est ma couleur j’étais soldat de Rome
Rouge est ma couleur je ne suis plus un homme
Je m’en irai au Paradis
Je n’irai plus courir les routes de Campanie
J’ai usé tout le cuir de mes bottes aux cent lieues de l’Empire
J’ai couru vers la gloire j’ai couru toutes les promesses
Je n’ai pas su courir à Dieu
Etait-ce ma paresse
Et maintenant Vous me voyez Seigneur je suis tout à Vous
Je ne suis plus qu’un homme qui saigne
Dans l’eau trouble s’éloignent les porte-enseignes
Il n’y a plus que Vous
Seigneur prenez-moi cueillez-moi comme votre fleur
Comme le jardinier venu couper le soir ses roses de senteur
Rouge est ma couleur
Rouge est toute ma couleur et j’ai mal
Le sang presse dehors ma douleur séminale
Rouge est la couleur qui recouvre mon corps
Rouge est la couleur des saints et l’or.
(Tiré de : Radieuse Hostie, à commander chez votre libraire aux Editions de Paris)
Louer Dieu dans le malheur : voilà la vraie sagesse. Merci de ces lignes si touchantes.