Yves-Marie Adeline / 172 Articles / 393 Commentaires / Articles RSS / Commentaires RSS


Le travail et la culture

Désolé, chers lecteurs, si je vous fais faux-bond depuis quelques semaines. J’ai une surcharge de travail et suis en train d’écrire un ouvrage qui me demande beaucoup de recherches.

On se demande d’ailleurs parfois pour qui l’on écrit. Il est certain que le nombre de lecteurs diminue, et cela est dû en partie à la disparition de la classe des gens qui n’étaient pas écrasés sous la nécessité de travailler dur pour vivre. On dit que le travail est noble, ce n’est pas systématiquement vrai. Je suis frappé de voir comment des gens, dont je sais que leurs grands-parents tenaient autrefois un rang supérieur, voire le même rang, mais sans être écrasés de travail, n’ont plus le même niveau culturel. Des gens aisés me demandent souvent: ” Est-ce que vous vendez beaucoup d’exemplaires de vos poèmes? De votre pièce de théâtre? De vos autres livres? ” et je leur réponds: Que lisez-vous, vous-mêmes? Combien de livres sérieux lisez-vous dans une année? C’est incroyable de voir combien d’entre eux ne lisent que des livres légers, de consommation rapide, du fast-book, pourrait-on dire, comme on dit le fast-food, tout simplement parce que leur esprit est encombré de préoccupations quotidiennes harassantes et qu’ils n’attendent plus d’un livre que de les distraire, non pas de les grandir.

Dès la fin des années 50, la grande Hannah Arendt écrivait dans sa Condition de l’homme moderne (original: The Human condition) :

“Cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté [de ne pas travailler]. Dans cette société qui est égalitaire, car c’est ainsi que le travail fait vivre ensemble les hommes, il ne reste plus de classe, plus d’aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une restauration des autres facultés de l’homme […] et parmi les intellectuels, il ne reste que quelques solitaires pour considérer ce qu’ils font comme des œuvres et non comme des moyens de gagner leur vie ”.

Hélas!

5 Commentaires

  1. Gabriel — 18 décembre 2008 #

    Une comparaison s’impose sûrement avec la décadence des lettres dans la Gaule des IVe et Ve s.

    Les savoirs littéraires, l’art d’écrire et de lire c’étaient retirés dans les rangs ecclésiastiques, derniers remparts de la culture. Au-delà, chez les laïcs, on trouvait de-ci, de-là, quelques esprits éclairés, connaissant les classiques de Rome et d’Athènes, faisant eux-mêmes des vers. Mais le commun ne s’intéressait guère à ce genre de choses, et la décadence des lettres fut à ce point généralisée qu’on en perdit l’usage commun et la connaissance du latin dans les milieux laïcs, langue répandue, pourtant, alors.

    Cette décadence fut lente, elle atteignit son point culminant, certainement, au VIe s. Mais déjà des signes de renaissance se faisaient jour, dans l’ombre des monastères. C’est aussi le siècle de saint Fortunat et de Grégoire de Tours.

    Mais les retrouvailles entre le monde et les lettres furent tout aussi lentes que la chute, et il fallut bien attendre encore quelques siècles et la “renaissance carolingienne”, pour redécouvrir pleinement l’esprit littéraire classique. La suite fut une marche en avant, progressive, par paliers, qui nous a mené jusqu’aux sommets littéraires du Grand Siècle, où un Racine maîtrisait si bien son art, qu’il laissait croire naturelle la tournure, pourtant si forcée, de l’alexandrin.

    Peut-être, pour d’autres causes, vivons-nous aujourd’hui le même phénomène.

    Hélas, nul d’entre nous ne le saura jamais. Pour cela il faudrait se donner rendez-vous dans deux ou trois siècles.

  2. Yvon de Poligny — 19 décembre 2008 #

    C’est le fondement même de la société dite “moderne”. Se cultiver, réfléchir, discuter, demande un temps considérable. A vrai dire, c’est un mode de vie, en effet incompatible avec un travail “normal”. On peut avoir là-dessus quantité de réflexions.

    - A vous, royaliste, je n’en ferai pas le reproche ; mais c’est l’esprit même de la république française depuis la fin du XIXème. Quoi d’étonnant quand on fustige les “privilèges”, “l’oisiveté”, les “inégalités” qui pervertiraient la société, à tendre à un égalitarisme idiot et forcément orienté vers le bas. Les tentatives ridicules de la gauche pour favoriser le temps “libre” (35 H, etc.) étant vouées à l’échec, puisque tout le monde ne pourra pas se libérer des contraintes d’un travail quotidien.

    - Voilà comment les arts “populaires” gagnent et étouffent l’Art, celui qui demande temps et argent, qui n’en rapporte pas. l’Etat ne permettant plus le mécénat, puisqu’il ne permet plus d’être riche à ne plus devoir compter, tue l’art qui coûte au profit de celui qui rapporte : il faut plaire au plus possible, et vendre.

    - J’ai arrêté il y a bien longtemps de lire des romans et autres “divertissements” ; quand je prends le temps de lire, c’est pour de l’histoire, de la politique, de la philosophie (trop peu). Dernièrement, j’ai lu les 10 tomes de l’Histoire des Français sous l’Occupation, d’Henri Amouroux. Le divertissement, c’est pour la TV (un peu, très facile à caser dans les petits moments libres) ou le cinéma (encore moins, agréable surtout entre amis).

    - Je récuse l’emploi à tort et à travers du mot “noblesse”. Il n’y a pas de “noblesse” à travailler, ni aux tâches ménagères, ni à tout ce qu’on peut y accoler comme contre-sens ! Le mot (donc l’idée) qui convient est “honorable” : un humble travailleur est honorable, certainement pas noble. Vous avez fait un post sur la perversion des idées par la déformation progressive des mots, en voilà un bon exemple. Le travail, comme on l’entend, était “ignoble”, et menait à la dérogeance. Voilà qu’on le hisserait anoblissant ?

    - Le vrai obscurantisme est d’abandonner la quête de la lumière divine pour satisfaire ses doigts crochus de la poursuite d’un “toujours plus” ; le crétin syndiqué qui bloque un pays pour 50 Euros mensuels de plus est en première ligne dans ce combat, aux côtés du banquier soupçonneux son ennemi de façade, mais frère dans la cupidité. Or nous vivons une descente rapide et inéluctable vers la barbarie et le vrai obscurantisme, celui de l’âme, idéal social républicain.

    - Je me souviens vous avoir lu ici fustigeant les inégalités qui se creuseraient entre les “riches” et les “pauvres”. Et vous voilà regrettant “la disparition de la classe des gens qui n’étaient pas écrasés sous la nécessité de travailler dur pour vivre” ? Un peu de tri, l’une des deux idées doit disparaître …

  3. henri — 19 décembre 2008 #

    Véritable paradoxe puisque je crois que l’on a jamais parlé autant de culture qu’aujourd’hui. Votre réflexion me fait réfléchir à ce que j’ai lu récemment de MM. Renaud Camus et Finkielkraut sur les modernes et la culture. Je crois que comme eux et comme le fait également M. de Poligny, il faut redéfinir ce qu’est le travail aujourd’hui et montrer le cache misère qu’est ce que nous nommons culture en 2008.

    Joyeux Noël à tous

  4. Thierry Levivien — 22 décembre 2008 #

    Depuis une dizaine d’années, la production de romans ne cesse d’augmenter. La raison en est simple : mieux vaut prendre le risque de publier dix romans, en espérant qu’il y en ait un qui plaise, qu’un seul qui risquerait de déplaire. Les éditeurs ne veulent (peuvent) plus prendre de risques. Cette abondance permet aussi un nivellement par le bas. L’augmentation du nombre de chaînes de télévision n’a permis l’avènement d’une télévision de qualité, loin de là. C’est la même chose pour la littérature. La multiplication des sollicitations fait qu’il est de plus en plus difficile de “faire le tri”, c’est-à-dire de lire des ouvrages ayant un réel intérêt (que l’on soit d’accord avec les idées exposées ou non). Encore une fois, il faut relire G. Bernanos:
    “On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne, si l’on admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure”.

  5. Denis Merlin — 27 décembre 2008 #

    D’un côté la multiplication des corvées fiscales et sociales mange le temps des gens. La TVA, l’impôt sur le revenu, les déclaration d’URSSAF et le corollaire qui est les contrôles, et aussi les menaces pénales innombrables sont là pour manger du temps gratuitement, mais encore pour acroître l’angoisse, la peur et donc l’indisponibilité à la réflexion.

    De l’autre côté, la culture c’est d’abord l’Église qui la fournit. Depuis qu’avec Pie XII elle a accepté le darwinisme (ce n’est pas vrai, mais il l’a laissé dire), a récusé, ou plus exactement a laissé récuser l’histoire biblique et la chronologie biblique, il ne peut plus y avoir de vraie culture. Notre clergé est souvent barbare (il existe des exceptions heureusement) et naturellement n’arrive pas à la cheville de ses prédécesseurs et le pire c’est qu’il se croit la meilleure génération jamais parue sur la terre !

    Si nous sommes des singes, ou que nos parents étaient des singes, comment voulez-vous que la culture ait quelque importance ? le mariage, l’amour, les enfants, la patrie, l’unité de la famille humaine donc l’histoire, le penser “vrai”, le penser en vérité n’ont plus aucune importance, le beau est à la portée des caniches, et le bien c’est de jouir bestialement. Autant regarder du porno en “s’explosant” à l’alcool et au haschish en violant les filles, ça c’est du plaisir bestial, le seul vrai puisque nous sommes des singes !

    On ne dira jamais assez combien le clergé catholique, en enseignant des horreurs est coupable de l’annihilation de la culture.

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