Jai lu la tragédie de Jean Hautepierre: “Néron” (aux éditions Publibook, Paris 2004). Pièce en vers à l’ancienne dont je cite le début, quand la Conscience parle à Néron après qu’il ait fait tuer sa mère Agrippine:
La Conscience
Pourquoi l’avoir tuée? Parle! quel fut son crime?
Même, s’il en fut un, quelle fut sa victime?
Pourquoi par tant d’horreur avoir voulu charger
Ton âme d’un remords que rien ne peut lasser?
Néron
Elle a conçu Néron.
Tout ce qui m’environne
Est tout ce que je hais
Je veux que plus personne
Et plus rien ne demeure au jour où je parais;
Que jamais, jamais plus nul ne voie mon visage,
Ni moi, ni moi surtout! Ah! brise ces miroirs!
Et que finisse enfin sur le dernier rivage
Ma courte vie marquée du sceau des anges noirs.
La technique est impeccable, mais je ne parviens pas à me défaire d’un sentiment contradictoire: y a-t-il un sens à écrire dans ce style à notre époque? Y aurait-il un devoir pour l’écrivain d’écrire, non pas “avec son temps” (car ce pourrait être du conformisme) mais “pour” son temps?
Sentiments contradictoires, en effet.
Si vous appréciez cette oeuvre, c’est bien qu’ilexiste un public. Pas forcément large, mais était-ce le but de l’auteur ? N’a-t-il pas juste recherché l’exercice de style, un “néo-rétro” littéraire qui permet de goûter un style ancien interprété dans notre langue actuelle ?
Dans ce cas, seule la réussite que vous qualifiez de “technique” est à juger.
Enfin, l’expression littéraire est libre, ce qui pour moi signifie qu’il n’y a pas de “devoir” auquel devrait se conformer tout individu désirant s’exprimer par ce moyen.
On peut s’adresser à son temps, à demain, et même régler ses comptes avec le passé ; on écrit toujours avant tout pour soi.
Conception discutable j’en conviens, mais c’est la mienne.
Je suis plutôt d’accord avec Yvon de Poligny. Mais admettons qu’il y existe un devoir pour un auteur d’écrire pour son temps, il nous faudrait définir ce qu’est “écrire pour son temps” avant d’y contraindre les auteurs ou tout au moins de les juger à cette aune. Je doute que cela soit faisable et que mille contre exemples dans l’histoire de la littérature arrêtent toute tentative.
C’est bien tard que j’interviens dans cet échange et, après avoir remercié les intervenants pour l’intérêt qu’ils ont manifesté à l’égard de mon texte, je les prie de bien vouloir m’en excuser. Diverses vicissitudes mais aussi divers projets (dont une traduction intégrale des poèmes d’Edgar Poe, qui vient de paraître aux éditions Publibook) ne m’ont en effet laissé que peu de répit depuis plusieurs mois ; en outre, je n’ai découvert le présent échange que récemment, via google.fr.
Qu’ai-je à ajouter à tout ceci ? Que, si “Néron” peut apparaître comme un exercice de style, ce qu’il est effectivement, il ne se réduit pas à cela. J’ai voulu développer avec cette pièce (représentée à Paris en 2005, au théâtre du Nord-Ouest) non un simple pastiche des pièces classiques, mais l’expression d’un véritable théâtre poétique. Le Coin de table, revue trimestrielle de la Maison de poésie, a d’ailleurs publié en 2004, avec des extraits de “Néron”, un article de ma plume relatif à ce sujet.
Plus généralement, je ne vois pas pourquoi composer un texte en vers sur un sujet antique signifierait que l’on n’écrit pas pour son temps - à moins que le caractère d’exercice de style d’une oeuvre, ne représentât-il que l’une des facettes de celle-ci, ne soit considéré comme un défaut l’emportant sur toute autre considération. Quoi qu’il en soit, mon épopée “Le Siège”, également parue chez Publibook (2007), apporte une réponse par l’exemple à cette question, qui certes mérite d’être posée. Ici, il ne s’agit plus en quelque façon que ce soit d’un exercice de style, mais d’un texte “hors de l’espace - hors du temps” qui peut se situer ici ou dans un autre monde (à moins que ce ne soit en nous-mêmes), dans le passé ou dans l’avenir, voire à l’instant même où nous respirons.